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La petite maison dans la banlieue

Ensemble, c'est tout

12 Janvier 2015, 21:12pm

Publié par lapetitemaison

Ensemble, c'est tout

Hier après-midi j'ai marché dans les rues de Paris, en compagnie de mon (petit) frère. C'est dès mercredi soir que j'aurais voulu rallier République, mais le Capitaine avait déjà posé une demi-journée le matin même pour accompagner avec moi Petit Châtain au rendez-vous avec la directrice de l'école pour le CP. Impossible de le faire revenir plus tôt le soir...

Après moult hésitations (être récupéré pour jeter un voile pudique sur les fractures françaises ? Défiler avec des mecs pas très nets mais dans le carré VIP, style Erdogan et Netanyahou ? Et c'était pas un peu gniangnian, tout ça ?), avec JB, on se donna rendez-vous à St Lazare à 14 h dimanche. La manif, pardon, la marche républicaine commençant à 15 heures, on était large. On avait même prévu de retrouver un oncle venu du Val-de-Marne à Répu. Comme nous étions innocents...

Cela a été le parcours du combattant pour rejoindre Saint-Lazare. D'abord, parce que la SNCF avait prévu des travaux sur voies entre Bécon-les-Bruyères et Houilles. Joie de la banlieue. Il fallait donc poireauter pour les bus de remplacement qui allaient TOUS à Houilles, alors que la quinzaine de personnes en goguette comme moi voulait retrouver des amis à Saint-Lazare (comme c'est original). L'heure tournant, je change le rendez-vous : quai ligne 1 à La Défense. Entretemps, pas besoin de détourner un bus, celui pour Bécon vient d'arriver. Sauf que JB s'est arrêté à La Défense (son train n'allant pas plus loin).

14 h 15 : je suis coincée, ou plutôt emboîtée dans une centaine d'autres passagers. On se croirait un jour de grève, mais en beaucoup plus jovial. On s'excuse de vous frôler le dos et de vous marcher sur les pieds. Il y a là des gens de tout âge (y compris un gang de mamies de 75 ans), de toutes couleurs. Je parviens à sortir mon portable du mini sac que j'ai emporté avec le strict minimum : 5 euros, carte bleue, clés de la maison (et de mon vélo, laissé à la gare) et ventoline (si jamais l'émotion me coupait le souffle), pour informer JB de mon arrivée à St-Lazare.

Le train était blindé à Bécon (j'avais hésité à monter), mais à chaque station des gens sur le quai veulent monter... dont un monsieur en fauteuil roulant à Asnières. Quand une vieille dame, qui était assise, voulut descendre à Pont Cardinet, le wagon la supplia de continuer jusqu'à St-Lazare et de reprendre le train dans l'autre sens "il n'y en a que pour une station !". Je vous rassure : on est descendues et on s'est ré-emboîtés les uns dans les autres (non, ce n'est pas sale). L'info arrive à mes oreilles qu'il n'y a plus de métro à St Lazare, en passant le message à ma voisine, je déclenche un mini vent de panique (nous sommes tous emboîtés les uns dans les autres, je le rappelle, j'essaie de ne pas manger les longs cheveux flottants qui m'arrivent dans la figure) et effectivement, Twitter me confirme : le réseau de métro est saturé. Je retrouverai JB à Madeleine, lui sera débarqué à Concorde.

A Madeleine, je peux enfin lui donner l'écharpe qu'il a réclamée, et qui m'a fait mourir de chaud (j'ai moi aussi une écharpe, les fumigènes, les gazs lacrymo tout ça, plus ma doudoune berlinoise) dans ce wagon.
Et on s'est mis à marcher : il nous restait un quart d'heure pour arriver au départ de la manif, euh de la marche républicaine, selon la terminologie officielle. C'était simple, il suffisait de suivre les gens. Qui marchaient d'un pas affairé, presque de marcheur rapide. Certains avaient pris des cannes de randonnée. Arrivés à Opéra, on a hésité trois minutes, avant de continuer à suivre le flot (et les panneaux jaunes indiquant République). A ce moment-là, il y avait encore des piétons lambdas, des touristes, des gens qui profitaient des soldes et des magasins ouverts. A Richelieu-Drouot, le flot des manifestants l'a emporté. Clairement. D'ailleurs, il débordait carrément sur la chaussée. Que nous avons pris nous aussi, "pour être comptabilisés".

Entre Richelieu et Bonne-Nouvelle, nous nous sommes arrêtés. La foule débordait de partout, les pigeons volaient groupés au-dessus de nous (et aucun caca de pigeon à déplorer), ils ne pouvaient plus se poser. On était tellement serrés que la bonne vieille méthode de comptage des manifestants mise au point par ma copine V. se révélait caduque. Ce n'était pas une manif, c'était déroutant : une foule calme, mais parcourue d'applaudissements nourris, de Marseillaise assez dissonantes mais émouvantes, peu de slogans qui prenait vraiment à part "liberté", martelé comme évidence, et "Charlie", bien sûr. Trois personnes en pyjama ont ouvert leurs volets et n'en revenaient pas du spectacle.

Près de Strasbourg-Saint-Denis, une sono avait été mise sur un rebord de fenêtre. Et passait "All you need is love", "Every little thing is gonna be alright" et "I'm free" Stevie Wonder, déclenchant quelques blagues sur une banque qui n'est pas populaire sans raison. Il y avait des gens en Vélib qui fendaient la foule, des gamins dans les bras de leurs parents (dont un couple mère-fille en manteaux blancs immaculés coordonné), des lycéens surexcités qui s'égosillaient. Nous étions prêts du but : on tenta des chemins de traverse en prenant le passage Meslay, mais la rue était fermée et les manifestants repoussés. Puis à la faveur d'une cour d'immeuble ouverte et d'un gardien totalement débordé, nous sommes arrivés presque par hasard sur la place de la République.

Nous avons hésité à poursuivre le parcours officiel de la manif. Mais le soir tombait, nous n'avons jamais retrouvé notre oncle, il nous restait une heure de trajet (si on arrivait à trouver un métro ouvert, ce qui n'était pas gagné). Décision fut prise de s'arrêter là. Au final, c'était parfait : nous avons marché sur un parcours qui n'était pas celui des vilains du carré VIP, au milieu et avec des citoyens lambda, sans récupération d'aucune sorte. Juste ensemble. C'est tout.

Ce bel esprit de communion a pris fin dans un café, non loin du Carreau du Temple, grâce à un serveur parisien totalement caricatural. Le premier que nous avions avisé était fermé, le second avait deux places en terrasse, "mais plus de boissons chaudes". Eux aussi avaient été débordés par les évènements. On commanda deux demi. "Ah non, on ne prend pas la carte bleue" (et il y en avait pour bien plus que 5 euros), nous fut-il répondu sur un ton proche de l'exaspération. "Et vous avez du wifi ?" (histoire de savoir quelles stations de métro étaient ouvertes). "Ah non, ça va avec les cartes bleues". Et pas de cahuètes non plus...

Une heure et demie plus tard (le temps de rallier Les Halles et le RER A), en évitant les pavés qui te détruisent la plante de pieds quand tu as piétiné tout l'aprem, nous étions de retour dans nos banlieues. Sans avoir réussi à répondre à la question qui nous est posée à tous : Et maintenant, qu'allons-nous faire ?

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