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La petite maison dans la banlieue

Vendredi noir

15 Novembre 2015, 22:57pm

Publié par lapetitemaison

Vendredi noir

Vendredi soir, je me réjouissais d'aller fêter la "libération" de mes anciennes collègues, Millux et PPS (avec qui j'ai travaillé ce printemps-été dans des conditions assez rock'n'roll), c'était prévu depuis 15 jours. Au déjeuner, Millux m'avait dit : "tu verras, c'est génial, c'est à dix minutes à pieds de ton taf". J'ai donc terminé mon taf, suis partie en faisant un crochet par Maturalia (pour trouver du savon de Marseille pour faire ma lessive) et une bouteille de cidre bio (il n'y avait pas de champagne bio). J'ai traversé le 9e et le 10e, en passant par des rues poétiques : "Papillon", "bleue", "paradis", pour arriver enfin dans celle de Millux, monter les 5 étages à pieds.

S'en est suivie une soirée ordinaire, avec des ex-collègues de différentes boîtes, des amis de longue date, autour de chips aux légumes, de hoummos et de beignets et de jus de baboab (c'est délicieux, vraiment !) confectionnés par Yacine et Mariam, et du champagne quand même. Jusqu'aux alertes sur les portables. Annonçant l'inimaginable : des fusillades, oui, c'est le premier mot qui a surgi, des fusillades dans l'arrondissement même où nous nous trouvions. Dans des cafés et des restaurants fréquentés par nos hôtes et leurs amis.

Avec le recul, les terroristes auraient détesté cette soirée, qui nous étions : des juifs, des musulmanes, des cathos et des athées réunis dans une même pièce, autour d'un repas commun (fût-il constitué de beaucoup d'alcool et de chips), écoutant de la musique, dansant même, fumant des cigarettes, riant aux éclats.

A ce moment-là, on ne comprend pas tout. Que le danger est proche, les terroristes seraient en scooter, armés. Ils opèrent dans plusieurs endroits à la fois, cela devient terrifiant. Je crois avoir dit que c'était le point Gorafi de la soirée : une info tellement incroyable qui te tombe sur la gueule que tu ne la comprend pas. Nos amies sénégalaises sont déjà reparties en banlieue, on leur demande par SMS si elles sont bien rentrées. On se connecte sur le site de BFM TV, sur Twittter, en pros, on critique le commentaire du mec, sérieusement, "badauds" ?! On a un peu bu, on a peur, peur des nouvelles qu'on va entendre. Cela devient n'importe quoi. Des amis, qui ont garé leur voiture gare du Nord au parking, décident de rentrer en banlieue sud, on les regarde partir un peu inquiets. On décide de ne pas sortir.

Je décide de ne pas rentrer, j'appelle le Capitaine (qui était, Dieu merci, resté garder les enfants. Je n'imagine pas s'il avait fallu demander à un baby sitter de rester toute la nuit avec les enfants en attendant notre retour) pour lui dire qu'en l'état des choses, je reste à Paris. J'ai bêtement mis une robe (il fait si doux en ce moment), je ne me sens pas de rentrer à pied jusqu'à St Laz. J'ai la trouille, voilà, et la nuit est menaçante. Un tour sur Twitter m'informe qu'il y a plus de train à St Lazare. Et mes dernières mésaventures avec des taxis détestables en juillet ne me donnent vraiment pas envie d'en chercher précisément ce soir.

Je n'appelle pas ma mère. Pas envie de la stresser, ni de me faire engueuler. Tout va bien, on est dans le 10e, certes, mais au 5e étage d'un immeuble. Donc on se calme (un peu). Mais mon frère m'appelle, en m'enjoignant de ne pas bouger, d'une voix si grave que j'obéis. Pendant ce temps, le site de BFM a buggé, nos hôtes n'arrivent pas à brancher la télé (bah ouais, plus personne n'a de télé aujourd'hui), donc on finit par écouter le site de France Info en direct en mode Radio Londres. On parle d'état d'urgence. Mais ça veut dire quoi, au fait, quand tu as appris rapidos en cours que l'état d'urgence, c'était pendant les "évènements" en Algérie (1955-1962) ? Wikipedia a déjà mis la fiche à jour, c'est glaçant. Visages graves, défaits. Plus personne n'a envie de rigoler. On pense à ceux qui sont au Bataclan. Je ne réalise pas encore que mon frère y était pile il y a 8 jours pour voir K'sChoice.

Je découvre avec stupeur que Facebook me propose, parce que je suis dans une zone d'attentat (sic) de préciser si je vais bien ou pas. Je refuse de répondre, mais je suis rassurée de voir que mes copains d'école un à un signalent qu'ils vont bien. J'ai trop peur qu'un ancien élève de mon école de journalisme figure parmi les victimes. Ce sera le cas. Dieu merci, mes beaufs n'étaient pas au Stade de France. Ceux qui vivent à l'étranger sont vissés devant leur télé, on échange par Whatsapp.

On finit par aller se coucher vers 3 heures, après répartition des couchages dans l'appartement : le couple invité dans le lit double, le stagiaire par terre sur des coussins, moi sur le canapé. J'ai clairement passé l'âge des soirées impromptues avec un plaid sur canapé. Je ne dors pas de la nuit ou d'un demi-œil, jusqu'à avoir Mimoufle, le chat de la maison qui me saute sur le visage. Je ne dors pas parce que tout ce que je veux, c'est être à la maison auprès des miens, pas dans cette ville qui suinte la peur, avec le ballet des ambulances qui filent vers la Pitié-Salpêtrière.

À 7 h 30, je m'habille (Millux ayant gentiment fourni un pyjama dans lequel j'étais bien boudinée puisqu'elle fait au moins deux tailles de moins que moi), je récupère tant bien que mal mon manteau, mon sac de courses, et je pars dans des rues désertes, à part des nuages de pigeons qui s'envolent (et je déteste ces oiseaux). Je finis par descendre dans le métro à Bonne nouvelle. 4 arrêts jusqu'à Saint Lazare, c'est rien, mais après une nuit blanche, c'est très long. La RATP parle d'un "incident sur la voie publique" ?! Pour parler d'une nuit de cauchemar.

À 8 h 15, je suis à la maison, après avoir traversé une gare St Lazare déserte où je n'ai croisé qu'une patrouille de trois soldats. Juste le temps de me coucher l'air de rien pour ne pas affoler les enfants. Enfants que j'informe très vite. Après tout, ils avaient appris en janvier les mauvaises nouvelles en même temps que moi, puisque c'était un mercredi et que nous déjeunions ensemble avant d'aller à l'escrime quand j'avais vu la nouvelle tomber sur Twitter. Ensuite, nous avions entendu les hélicoptères survoler notre banlieue et suivi la traque des frères Kouachi pendant deux jours. Je ne voyais pas pourquoi leur cacher les raisons de notre inquiétude. Je leur ai donc expliqué au petit-déjeuner que cette nuit, des gens méchants ("des terroristes ?" a dit Asparagus) ont tué des gens dans Paris, pas loin de là où je me trouvais, parce qu'ils aimaient se retrouver dans des cafés et des restaurants et écouter de la musique, et que cela ne leur plaisaient pas. Asparagus a dit : "mais on a pas tous les mêmes goûts ! Pourquoi ils les ont pas laissé tranquille ?"

Je finis par avoir ma mère au téléphone, me faire gronder (comme prévu) : Quoi ?! Tu étais dans le 10e ?! Quoi ?! MonFils était au Bataclan vendredi dernier ?!

À 11 heures, j'apprends qu'un ami de mon frère est à Bichat - qui était avec lui au Bataclan huit jours avant pour écouter K's Choice avec d'autres. Touché à l'abdomen, entre la vie et la mort. Lui qui est l'un des gars les plus gentils que j'ai rencontré, serviable, toujours de bon poil, que je croise à chaque anniversaire-surprise-pas-surprise de ma belle-soeur autour d'une bière. Depuis samedi, nous le portons dans nos prières. Asparagus m'a dit : "c'est la première fois qu'on connaît quelqu'un qui est blessé dans les attentats". Nimbus a dit : "ceux qui ont fait ça, j'ai envie de les ratatiner". Je n'ai pas précisé que ce n'était plus possible puisqu'ils s'étaient auto-ratatinés.

Je passe la matinée à me faire servir des faux cafés par Colombine, à dévorer des montagnes de faux gâteaux. On allait zapper les rendez-vous chez l'ophtalmo qu'on attend depuis deux mois avec tout ça. Le Capitaine reviendra une première fois (oubli de portefeuille), puis une deuxième (oubli de l'ordonnance chez le docteur), on est mal réveillés.

Je zone sur Twitter ( pas bien), à voir des avis de recherche se transformer en avis de décès. A voir des visages qui ressemblent à ceux de mes amis, de ma famille, de nos baby sitters. Des jeunes, beaux, de différentes nationalités, éduqués, souriants, vivants. Jusqu'à la nausée. J'écoute, stupéfaite, le message de revendication, enregistré, avec cet hymne semi groovy, hypnotique, de presque 3 minutes. Les mots. "Celle qui porte la bannière de la croix". "Capitale de la perversion". "Les rues malodorantes de Paris"."Le début de la tempête". G, catastrophée, me rappelle la folie de ces hommes endoctrinés, comme dans "Le Destin" de Youssef Chahine.

Samedi soir, j'ai rallumé ma lanterne, que j'avais allumée pour la première fois sur notre perron quand notre ancien aumônier scout avait été pris en otage par Boko Haram au Cameroun en 2013. Beaucoup trop de soirs où je l'ai allumée. Et encore combien à venir ?

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