Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
La petite maison dans la banlieue

Au revoir, Là haut

29 Octobre 2015, 21:18pm

Publié par lapetitemaison

Au revoir, Là haut

La dernière fois que j'ai perdu mon grand-père, c'était à Alep, il y a, pfou, 24 ans. Nous habitions alors Damas et Grand-Père était venu nous voir au mois de mai. Nous avions dû profiter des jours fériés de l'école française pour aller nous promener : Tartous, Lattaquié, la côte en remontant vers Appamée, Alep.

Nous nous promenions en fin d'après-midi dans les souks. Il marchait devant moi, puis la foule, dense, le fit disparaître puis réapparaître. J'allais entrer derrière lui dans un khan de verriers quand Papa m'a arrêté : ce n'était pas lui. Je suivais un homme qui lui ressemblait énormément, chauve, avec le même genre de lunettes, qui portait lui aussi un polo bordeaux et un pantalon beige. Nous nous étions retrouvés à notre hôtel. Depuis, il ne m’a plus jamais fait faux bond.

Jusqu'à ce soir d'octobre, où, alors que nous étions tous - mes parents, mes frères et soeurs et tous les enfants - au mariage d'une très chère amie, dont j'étais témoin. Nous avons appris son AVC, devant un match de rugby. Et ça avait l'air plus grave que l'AVC de mars, si grave que Grand-maman est repartie à Paris dans la soirée avec mon beau-frère. L'AVC était hémorragique, il n'y avait plus rien à faire. Grand-Père est parti à 23 h 30.

Nous sommes repassés par la Rinissée dimanche fermer la maison. Vider le frigidaire. Refaire les sacs (le tout en pleurant, comme depuis la soirée de la veille, où j'ai été une très mauvaise témouine). Que la route jusqu'à Paris était longue (bien que sans circulation et avec des conditions de route impeccables).

Le lundi suivant, je suis allée travailler, Cherry est venue garder les garçons, dont Grand-maman devait s'occuper cette semaine-là. Une fois de plus, j'ai béni cette convention collective, qui offre quatre jours de deuil. De quoi te remettre de cette fatigue poisseuse où le chagrin te plonge devant l'irréalité de cette disparition brutale.

Cette semaine d'attente avant l'enterrement m'a paru interminable. Les tracasseries, innombrables : "non, les enterrements, c'est dans l'église du bas, pas dans celle du haut", "le prêtre préfèrerait qu'on chante le Notre Père en français et non pas en latin". Sans compter cet épisode magique au funérarium mardi, où le monsieur de l'accueil nous annonce posément, à ma sœur, mes cousins et moi, que Grand-Père n'était plus là mais au cimetière de Saint-Cloud (le tout sous des trombes d'eau).

Heureusement que ma grand-mère avait renoncé à venir au dernier moment... Ma sœur, glaciale : "vous êtes SURS que vos registre sont bien tenus ?". Au final, Grand-Père n'avait pas bougé d'un pouce (si j'ose dire). Et d'après les pompes funèbres, c'était encore le funérarium du coin où il y avait moins de problèmes (ah bah si vous le dites !) Il était tout beau, avec le costume qu'il avait pour le mariage de ma cousine en août et la communion d'Asparagus en septembre, et, évidemment, une cravate, sa préférée. Il en mettait une tous les jours...

Pourtant, cette semaine était douce aussi. Elle m'a permis de voir mes cousins éparpillés aux quatre coins de France, à Asparagus et Nimbus de profiter de mes cousines, leurs tantes, qui ont juste deux à quatre ans de plus qu'eux, et de leurs petites cousines. Nous nous sommes fait de gros câlins, les enfants, le chat et moi. Tihi ne m'a jamais autant collée que ces derniers jours, comme si elle sentait mon chagrin. Nous avons même fait un dîner de cousins au complet moins une le jeudi soir. Le cousin de 14 ans avait la permission de 23 h 30 et le droit de boire les bières sans alcool de notre hôtesse enceinte, il y avait des pizzas, des rires, les grosses voix des garçons sur le balcon résonnaient dans la résidence vide.

Vendredi, la levée de corps, puis la messe ont été de beaux moments. Les témoignages émouvants (j'ai rédigé mais pas lu), la musique parfaite, notre chagrin profond. Grand-Père aurait détesté être au centre de l'attention, lui toujours si discret et modeste. Le prêtre, qui avait l'air de passer les plats et que j'ai surpris à regarder sa montre pendant la bénédiction du cercueil à la fin, l'aurait horripilé. Je suppose que c'est le prix à payer pour entrer au Paradis.

Son "nouvel appartement", comme dit ma grand-mère, est pas mal situé dans sa nouvelle résidence, loin de la route, indépendant, bien qu'un peu étroit. On y entend les oiseaux chanter. Avec Nimbus - qui avait dit ne pas vouloir bénir le cercueil - nous avions cueilli des roses dans le jardin, pour les mettre dans la tombe. Je les ai distribué jusqu'à épuisement du stock.

Lors du goûter organisé après, il y avait des enfants qui couraient (qui sautaient aussi sur les lits, alors que c'est formellement interdit), des gens plein le salon et le jardin. Il faisait bon. Il y a eu du porto servi dans des tasses à café, les 150 macarons préparés par T ont disparu...

En lui disant au revoir, j'ai fermé la porte de l'enfance. Tout en sachant que c'était sans doute mieux ainsi, qu'il avait vécu comme il le souhaitait, chez lui jusqu'au bout, aussi bien qu'on puisse l'être à 92 ans et surtout avec toutes ses capacités intellectuelles. Mais cela n'adoucit pas la peine pour autant.

Le dimanche soir, j'ai pris des pieds de belles-de-nuit pour les replanter dans mon jardin, nous en avions parlé en septembre. Il m'avait aussi préparé des graines, que j'ai précieusement récupéré. Lundi matin, j'ai eu la flemme de me lever plus tôt pour aller jardiner, comme lui avait l'habitude de le faire quand ils s'étaient installés dans leur maison. C'est donc à la lampe de poche et à la va-vite que j'ai transplanté mes belles-de-nuit. Ça a dû bien le faire rire, Là haut.


Commenter cet article

tatagogo 29/10/2015 22:59

ca me donne envie de pleurer, heureusement qu'une maison pleine d'enfants empêche de trop penser !