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La petite maison dans la banlieue

Un demi-comprimé

13 Avril 2015, 21:16pm

Publié par lapetitemaison

Un demi-comprimé

Une maladie souterraine, avait dit le docteur D, la première fois que nous nous étions rencontrés. Petit Châtain avait six jours, et depuis j'avais des céphalées terribles, moi qui sait à peine ce qu'est une migraine, le cœur qui battait à toute allure, les mains et les pieds gonflés, les avant-bras comme engourdis et comme si on me serrait des gants très étroits autour des mains.

Il est vrai que pendant le travail, le monitoring ne cessait de biper parce que ma tension était haute (ce qui est tout à fait normal). Tellement que l'on avait coupé le son et le bip incessant. Seulement je ne suis jamais redescendue. Perchée à 15/10 non stop, le tensiomètre auquel les infirmières me reliaient plusieurs fois par jour ne cessait de le confirmer.

Le docteur D m'a mise au régime peu salé (= cuisiner sans saler, plus de plats surgelés, ce qui explique aussi que le Capitaine se soit lancé dans la cuisine maison à fond, plus de vin blanc sucré liquoreux, alors que j'avais rêvé de Montbazillac toute ma grossesse, plus d'alcool à base d'anis, mon préféré, plus de réglisse non plus), trouvé le médicament qui m'a fait redescendre à des tensions normales. Adieu céphalées, chamades, fourmis et gants trop serrés.

Samedi, après être arrivée au bout de mon dernier demi-comprimé deux jours avant et n'avoir pas pris le temps de passer à la pharmacie, ces symptômes se sont rappelés à moi. Six ans de traitement quotidien, de rendez-vous bisannuels parfaitement routiniers avec le docteur D... J'avais presque oublié. Que j'étais hypertendue et que cela pouvait faire mal, voire mal se terminer.

J'avais relâché un peu la pression. Parce que c'est pénible de demander dans les restaurants si les plats peuvent ne pas être salés (alors qu'ils sont réchauffés et déjà cuisinés), que les cartes comprennent souvent charcuteries ET fromage à tous les plats, et qu'il y a six ans, les restaurants végétariens se comptaient sur les doigt de la main. C'est pénible de devoir dire aux amis qui t'invitent : "ah, ce soir c'est fondue/tartiflette/raclette ? En fait, je peux rien manger..." Les plus proches font des efforts et je les remercie de s'en souvenir.

Pénible aussi de trimballer une ancienne boîte à thé en métal contenant toute ma pharmacopée à chaque fois que l'on bouge (et que très souvent une bonne âme a rangé dans l'armoire du petit-déjeuner, la voyant en évidence sur le plan de travail. Que parfois j'ai oublié en partant). Cette maladie ne m'empêche pas de mener une vie normale, de travailler, de faire du sport, de voyager, ni même d'avoir d'autres enfants.

Je n'ai pas voulu admettre que j'étais malade. D'autant que je n'ai pas l'âge de l'hypertendu moyen : les plaquettes à destination des hypertendus me font bondir, avec leurs sexagénaires aux cheveux blancs, hilares, qui cuisinent des légumes sautés. Ou les groupes de parole pour personnes en surpoids et/ou diabétiques. J'avais une hygiène de vie globalement saine avant que le terrain cardiaque familial ne décide de se réveiller. A tel point qu'à notre première rencontre, le docteur D pensait que j'avais peut-être consommé de la C (pour cocaïne, si toi aussi lecteur, tu vis dans le monde des Bisounours). Après trois ans de traitement, j'avais même convaincu le docteur D de me laisser expérimenter une "fenêtre thérapeutique", avec port d'un holter pendant 24 heures, histoire de voir. Tellement l'idée de prendre un médicament à vie me terrifiait. C'était tout vu : hop, de nouveau à 15/10. On referme la fenêtre.

L'expérience de ce week-end a été un rappel cuisant, la leçon bien comprise. Un demi-comprimé par jour, une prise de tension au repos. Ce n'est pas plus compliqué que ça. Pour que la maladie redevienne souterraine le plus longtemps possible.

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